Dans le premier volet, vous avez fait connaissance avec Nassaf SAID ABDALLAH FANE. Le deuxième volet concerne plutôt ses métiers et son regard sur la société.
Comment te définis tu ? comédienne ? modèle ? chanteuse ?
Je ne me définis pas. J’aime l’art en général, j’aime la communication, l’information. Je me sentirais incomplète si on m’enlevait l’une de mes passions. J’ai besoin du chant, de la photo, de toutes ces choses-là pour vivre. Ça me donne une bouffée d’air. Ça me permet de toucher à différentes choses, de vibrer dans différents univers et surtout d’en apprendre chaque jour, de faire de belles rencontres et d’avoir des opportunités différentes. Je travaillais dernièrement en prod sur la Star Academy et ça m’a beaucoup apporté. Pourquoi devoir choisir un domaine quand toute chose ne vous apporte que de belles choses tant intellectuellement, qu’artistiquement et qu’humainement ? Si c’était à refaire, je ne changerais rien à mon parcours ni à ma vie.
Je suis tout simplement Nassaf, une jeune fille commune et amoureuse de l’Art qui souhaite continuer à vivre de belles expériences.
Qu’aimerais tu faire plus tard ? Et pourquoi ?
J’aimerais être journaliste tout en vivant de mon art. Ce qui me sensibilise le plus est le domaine de l’audiovisuel, le journalisme télévisuel. J’aime la communication, l’information et l’audiovisuel. La presse écrite me botte beaucoup moins malgré le fait que je travaille actuellement au sein de la rédaction d’un magazine féminin. Je veux être versatile dans le domaine du journalisme pour ne pas me retrouver cloîtrée dans un seul domaine. C’est un domaine où il faut savoir toucher à tout (le montage, le cadrage, la photographie, presse écrite, radio, télé...). Aujourd’hui il y a beaucoup d’exigences dans ce métier mais j’ai une faiblesse pour l’animation télé. Si on me proposait d’animer une émission télé, la question ne se poserait même pas. Par contre, il est clair que je ne laisserais pas tomber mes activités dans le domaine artistique. Il n’est jamais trop tard pour faire ce qu’on aime. A 24 ans, je vais prendre des cours de guitare en classique, je pense qu’il y a un début à tout.
Le paysage audiovisuel change. Des présentatrices et journalistes noires apparaissent. Alors qu’il y a quelques années c’était inimaginable. Aujourd’hui nous entendons parler de quotas pour les minorités. Est ce que tu t’intéresses à l’évolution de la loi en la matière ? Qu’en penses tu ?
En effet, le paysage audiovisuel change et heureusement.
Je ne comprends pas pourquoi un tel acharnement sur le fait qu’un journaliste de couleur présente le journal de 20h sur une chaîne hertzienne. Harry Roselmack mérite tout autant qu’un autre sa place car c’est un journaliste compétent qui n’a rien à prouver du fait de sa couleur.
J’ai trouvé cela révoltant. Pourquoi cela a suscité une telle réaction ? Ce n’était ni un noir, ni
un blanc ou un jaune mais tout simplement un journaliste qui n’a pas quémandé son diplôme, qui a fait correctement son travail et qui a prouvé à la France qu’il était tout aussi compétent qu’un autre. Je pense que la France attendait la moindre erreur de sa part aussi minime aurait elle pu l’être pour trouver à redire. Mais il n’y avait rien à dire et j’admire cet homme. Je pense qu’il a ouvert les yeux aux Français et qu’en le regardant on ne voyait plus un noir présenter le journal mais un journaliste.
Quant à la question des quotas, je trouve cela hallucinant.
Comment les politiques peuvent-ils parler de quotas ? D’ailleurs concernant cette question, la France est en retard comparée au Royaume-Uni.
Résorber les inégalités d’insertion des personnes issues de l’immigration se fait sous la contrainte des quotas. Mais en réalité, le marché du travail n’en a que faire de la ségrégation à l’embauche. Il faut tout simplement les convaincre que nous avons tous les mêmes capacités d’assimilation de compétences et que nous ne sommes pas seulement bons à travailler dans les usines, les chantiers ou le ménage. Il faut stopper les clichés. Nous avons plus de preuves à faire que les autres...et nous devons forcément passer par-dessus des embûches afin de prouver qu’on est nous aussi digne de confiance et qu’on peut faire du bon travail.
Dans le milieu professionnel, réussir lorsqu’on est une femme est difficile et être noire de surcroît, double handicap ? Qu’en penses tu ? L’as tu ressenti dans le milieu artistique ?
Il est en effet plus difficile pour une femme de travailler et encore plus lorsqu’on est de couleur. On le ressent souvent, je l’ai déjà ressenti. J’ai déjà reçu pour mon compte des propos déplacés du fait que je sois la seule black à travailler dans certains domaines que j’énumèrerais pas mais en toute franchise je trouve ce type de comportement bête et stupide pour ne pas être vulgaire. Je ne comprends pas que de tels comportements puissent encore exister malgré le fait que nous soyons une génération issue du métissage des cultures et des religions, de niveau social différent...
Quoiqu’il en soit la meilleure manière de répondre à de telles attaques est l’indifférence ou alors savoir remettre les choses à leur place avec une pointe d’ironie et de sournoiserie. C’est mon arme pour répondre à une attaque même si ce sont toujours les mêmes qui risquent de trinquer. Si je me sens attaquée, j’attaque car il est hors de question que qui que ce soit me marche sur les pieds.
J’estime que je n’ai rien à prouver aux gens qui travaillent avec moi. Si j’ai été prise pour un boulot c’est par mérite, s’ils ont des questions à poser ou des revendications à faire, qu’ils aillent s’adresser à leur supérieur hiérarchique ou à celui qui m’a employé.
Je pense que rien n’est insurmontable et quand on veut vraiment on peut. « Impossible » est un terme que je ne veux pas intégrer dans mon vocabulaire.
Quel regard porte tu sur la société comorienne ?
En ce qui concerne la société comorienne, il y a beaucoup de valeurs, de principes et de choses positives qu’il n’y a pas dans d’autres civilisations.
Il y a tout de même des points noirs dans notre société.
Je ne rentrerais pas dans une polémique de critique concernant le domaine politique, mais je reproche aux dirigeants politiques de ne pas penser à l’évolution du pays, de ne pas faire avancer les choses. C’est un très beau pays qui pourrait faire des ravages touristiquement parlant. C’est un pays où il faudrait penser à améliorer les conditions d’hygiène, à installer des hôpitaux aux normes avec du matériel médical adéquat, des médications plus accessibles aux populations les plus pauvres, des moyens de transport, construire des routes...
Les personnes de notre communauté ont trop de préjugés et ne veulent pas changer leur regard sur diverses choses. Ils ne veulent pas évoluer dans leur vision des choses. Ils critiquent sans connaître. Ils critiquent beaucoup le monde de la photo sans rien connaître de ce domaine. D’ailleurs contrairement à ce que l’on pourrait croire, beaucoup de filles comoriennes font de la photo, mais le plus dur reste le fait d’assumer ses actes. Elles préfèrent se cacher et jouer la carte de l’hypocrisie. En ce qui me concerne, quels que soient les critiques (bonnes ou mauvaises), j’accepte ce que je suis et je l’assume complètement. Pourquoi voir le mal où il n’y en a pas ? Mes parents sont fiers de moi donc le reste n’a aucune importance. Que l’on me juge bien ou mal, je n’en ai que faire. La seule chose qui compte à mes yeux ce sont mes parents, mes frères, ma sœur, ma famille et mes amis. S’ils sont fiers de moi je serais heureuse. La société comorienne ne veut pas que l’on vive pour soi mais il faut vivre pour les autres, pour le regard des autres. C’est une chose que je n’ai jamais comprise et que je ne comprendrais probablement jamais. Quand on ne va pas bien, lorsque l’on est malade, il n’y a que la famille qui est présente pour nous épauler ; et quand je parle de famille c’est au sens restreint du terme alors pourquoi se préoccuper de personnes qui ne sont jamais là quand les choses ne vont pas, et qui critiquent quand tout va bien ? C’est une perte de temps que de s’attarder sur ce qui n’en vaut pas la peine.
Ma devise première est d’avancer et de profiter des gens que j’aime mais de ne surtout pas reculer pour ceux qui ne m’aiment pas.
Ce sont ces choses-là qui me désolent dans notre société, ce manque de franchise, les préjugés (on ne juge que ce que l’on connaît).
Et sur la religion
Pour moi la religion musulmane est une religion de paix, d’amour de dieu et des autres.
Contrairement à ce que les médias veulent nous montrer, la religion musulmane n’est pas une religion à diaboliser. Elle a des principes, des valeurs, des interdits comme toute religion.
Pourquoi en faire tout un paquet en faisant l’amalgame entre un musulman et un islamiste ? Dans toutes les religions, il existe des débordements, de personnes qui déforment la religion, des personnes qui l’appliquent mal.
Les terroristes ne sont pas arrivés avec l’avènement de l’Islam. Il y en a chez les catholiques, les juifs, les chrétiens, les musulmans... il y a beaucoup de fausses interprétations concernant la religion musulmane mais elles ne sont pas justifiées.
Je ne juge aucune religion car toutes les religions nous mènent vers UN seul Dieu. À chacun ses croyances et ses convictions religieuses, nous ne sommes rien ni personne pour juger les autres. Je respecte toutes formes de croyances, je ne veux pas m’adonner à dire ou croire qu’une religion est mieux qu’une autre, que ceux qui ne croient pas en l’Islam sont mauvais, égarés etc... Je juge une personne sur ses qualités humaines et non pas sur son degré de foi.
Je pense qu’à partir du moment où la religion n’est pas une cause de nuisances pour autrui, elle ne peut qu’être bénéfique pour apporter des valeurs, des règles de vie, des principes et une clé de conduite. La religion est une belle chose car seul Dieu est et sera toujours là pour nous. Nous être humains sommes changeants et faibles, Dieu « rien n’est tel que Lui » (layça kamithliyi chayi).
Que penses tu de la situation de la femme comorienne aux Comores et en France ?
La situation de la femme comorienne en France et aux Comores a tout de même évolué ces dernières années. Il était très rare et très mal vu de la société comorienne qu’une femme comorienne puisse travailler à l’extérieur de son foyer. Il n’y avait pas réellement de parité sauf dans de rares familles dont la mentalité était plus libérale. Aujourd’hui, travailler n’est plus considéré comme une tare et il n’existe plus d’a priori sur la femme comorienne qui songe à être plus autonome financièrement et socialement.
Je pense que cette évolution est une bonne chose car elle permet à la femme de pouvoir se laisser aller à ses caprices sans pour autant avoir des comptes à rendre à son mari et sans avoir à quémander.
C’est une évolution favorable à l’économie du pays et une grande avancée sociale. D’ailleurs les Comores ont adhéré à la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes en 1994 (ONU). C’est un point favorable au statut des femmes comoriennes.
Le seul point noir qui subsiste ce sont les mariages arrangés... Je n’arrive pas à concevoir qu’au 21ème siècle, on puisse encore forcer les femmes à se marier avec un homme qui serait à la convenance de la famille et non pas à la sienne, un homme avec qui elle serait obligée de passer le restant de ses jours et pour qui elle ne ressentirait rien. Après tout, qui passera le restant de ses jours auprès de cette personne ? pas la famille mais la femme contrainte à ce choix si on peut appeler ça un « choix ». Ce comportement social n’existe pas qu’aux Comores (on le retrouve dans plusieurs autres pays d’Afrique, en Inde (Nord et Sud), dans les pays du Maghreb, du Moyen-Orient, les Emirats, en Chine, au Japon...) mais je trouve cela malheureux qu’au lieu de penser au bonheur de ses enfants, la famille puisse d’abord songer au regard de la communauté. Mais il faut savoir que ce type de pratique est condamné par la loi et peut avoir de grosses incidences au niveau juridique.
Je suis très revendicatrice à ce niveau-là car je ne veux dépendre de personne à tous les niveaux. Mes parents ont toujours tout fait pour moi et jamais personne ne pourra me donner ne serait ce que le quart de ce qu’ils m’ont donné. Ils ont toujours été là dans les bons et mauvais moments, ils se sont occupés de moi quand j’étais malade, ils m’ont aidé dans tout ce que j’entreprenais et c’est une chance que malheureusement tout le monde n’a pas forcément. Que ce soit dans la vie de famille ou alors dans la vie sentimentale, bon nombre de personnes n’ont pas la chance d’avoir des personnes sur lesquelles compter dans tous les moments. C’est pour cette raison que la femme comorienne doit penser à son avenir et se forger dès maintenant...Travailler n’est pas une contrainte mais au contraire une forme d’indépendance et surtout de reconnaissance sociale. Travailler peut aider la femme à dire « non » à son mari quand celui-ci a dépassé certaines limites... Elle peut se permettre de lui demander de prendre la porte sans se soucier du lendemain, de son avenir et de sa sécurité. Les femmes sont souvent obligées de prendre sur elles sans avoir à dire quoique ce soit car sans leurs maris, elles ne pourraient rien reconstruire. En ce qui me concerne, je ne veux pas que qui que ce soit prenne la moindre décision à ma place. Je suis certes une femme mais je ne suis pas un objet et même si le principe de parité n’est pas correctement appliqué, (il l’est en théorie mais pas en pratique), je suis une femme qui en veut et je ne laisserais personne me mettre des barrières. Voilà ma conception concernant la femme comorienne. Elle est une femme au même titre que les autres femmes des pays industrialisés, elle a des devoirs, certes, mais elle a aussi des droits. Nous disposons d’une liberté d’agir, de penser et d’opinion. A chacun la liberté de choisir un mode de vie archaïque ou libéral ! Le droit est une chose qui nous est du ! Pour ma part, je milite pour l’émancipation de la femme. Nous ne sommes plus sous l’Ancien Régime !!!!
Vous pouvez également visiter son blog www.nassaf.book.fr