Ou comment force t-on sa fille à épouser un homme sans amour au nom de l’honneur familial ?
Ou comment un homme peut-il épouser une femme sans amour, juste pour avoir une place honorable dans la société ?
Je me considère comme une jeune femme moderne de moins de 30 ans. J’ai fait des études universitaires et je débute une carrière passionnante et prometteuse. Je devrais me sentir libre, indépendante ; je devrais croquer la vie à pleines dents et envisager l’avenir avec beaucoup de sérénité.
Seulement voilà ; je suis comorienne et l’aînée de ma famille. Depuis ma naissance, mon destin est tout tracé : et ce destin c’est le grand mariage avec un homme de mon village et de mon rang.
Le « drame » pour ma famille est que je sois encore célibataire à mon âge : je n’ai ni mari ni enfants. Une erreur de « programmation ». Peu importe ce que je pourrais réaliser, cela ne comptera jamais à leurs yeux. Pour eux, le mariage comme but ultime, le mariage pour l’honneur de la famille, le mariage à tout prix et à n’importe quel prix, le mariage comme institution.
Parce que j’ai plus de 18 ans et que je ne suis pas mariée, je suis considérée comme anormale. J’ai moins de 30 ans et à écouter mes compatriotes, j’ai largement dépassé l’âge où on peut espérer plaire aux hommes ; je ne suis plus de la première fraîcheur, périmée quoi.
Alors mes rêves, mes espoirs..... Et l’amour dans tout ça ? Oui l’amour, ce sentiment (la tendresse, la complicité, le respect, la fidélité.........) qui fait qu’un homme et une femme se retrouvent, s’entendent pour construire un avenir commun. Mais comment peut-on parler d’amour dans le mariage comorien lorsque tout ce qui compte dans le choix du partenaire sont les origines, les moyens financiers ?
Je rêvais pour ma vie future d’un homme que j’aimerai et qui m’aimerait.. D’ailleurs c’est ce qu’on m’a toujours dit à chaque célébration de mariage « nazu hundre wu parise mrumwe umwandzawo no rimwandze » (Puisses-tu trouver un homme que tu aimeras et que nous aimerons). Mais je n’avais pas très bien compris cette parabole jusqu’à ce jour.
A mon adolescence, j’ai eu une certaine liberté par rapport aux filles de mon âge et de mon entourage : j’allais aux boums, j’avais des flirts. Pour moi il allait de soi que je choisirais celui avec qui j’aimerais vivre.
Mais la vie en a décidé autrement. A 18 ans et le bac en poche, je me suis retrouvée en France chez le frère de ma mère pour poursuivre mes études universitaires. Quelques mois plus tard, ma mère mourrait et je me retrouvais sous « l’autorité de cet oncle ». À peine deux jours après le décès de ma mère, j’eus droit à un sermon sur mes devoirs et mes obligations à l’égard de la famille : « J’étais une personne adulte maintenant et je devais penser à mon avenir. En tant que fille aînée, je devais respecter la coutume, faire le grand mariage. Les gens m’attendaient au tournant, je devais donc faire attention. »
Pour moi, ce fut un choc ; mais sur le coup je ne voyais aucun danger puisqu’un jour ou l’autre j’aspirerais à me marier. Et comme je n’avais personne en vue, je savais que le mariage n’allait pas se faire de sitôt.
Le mariage n’était pas contraire à mes convictions à condition que ce soit un mariage d’amour. Mon oncle me dit alors que le prétendant devrait être Comorien ; c’était important à ses yeux car de nombreuses filles comoriennes qui firent le mauvais choix en prenant un non Comorien sont maintenant, bannies de chez elles. Sur le moment, je ne me sentie pas concernée ; et je me rangeais limite de son coté en me demandant comment elles avaient pu oser faire une chose pareille.
Commença ensuite un long harcèlement moral et psychologique orchestré par mon oncle aidé de la famille et autres personnes de mon entourage.
Au fil des mois, la pression s’intensifia. Mon oncle m’expliqua que des hommes étaient déjà venus me demander en mariage et qu’alors ma mère avait fait barrage. Maintenant j’étais adulte, responsable et en âge de faire mes propres choix. Il me parla de trois prétendants. Ne les connaissant pas, je refusais leur demande.
Il essaya de m’amadouer en admettant que ma réaction était normale. Selon lui, je connaîtrais mieux l’un d’eux en le choisissant dès maintenant en tant que fiancé. Et puis une fois que notre relation deviendrait sérieuse dans deux ou trois ans (lors de mes 21-22 ans), notre mariage pourrait être célébré.
A la Grande Comore, les fiançailles correspondent au mariage scellé entre le Cadi et la famille des mariés « ndola ya siri » : mariage secret. Les concernés peuvent se fréquenter de manière très réglementée mais ne doivent en aucun cas consommer le mariage. Ce mariage sert à protéger l’honneur de la fille. Ne comprenant pas cette situation, j’ai demandé la raison de la présence d’un Cadi pour une promesse de mariage ; on me répondit que c’était pour éviter les petits accidents de tentation, afin qu’un enfant conçu dans ces conditions ne soit pas un bâtard. Donc en conclusion, les deux personnes sont mariées devant Dieu.
Je ne pense pas que ma famille accepterait que je divorce si le garçon ne me convenait pas. Étant très sensible aux cancans, elle n’accepterait pas les médisances sur mon compte à ce sujet. Ce qui vint confirmer cette conviction est l’histoire suivante : « un ami de la famille nous raconta que dans son village le jour du mariage d’une fille, son prétendant choisi par elle ne s’était pas présenté et le mariage fut annulé. Mon oncle ajouta que si ça avait été sa fille, il aurait pris n’importe quel homme dans l’assistance désireux d’être son gendre.
Je fus abasourdie ; j’aurais intérêt à ne pas me tromper de personne. Une fois mon choix dévoilé à la famille, il serait trop tard pour faire machine arrière au nom de l’honneur de la famille. De quoi vous mettre la pression et vous culpabiliser !
Une année s’écoula. L’objectif étant de me marier coûte que coûte, mon oncle usa de différentes tactiques :
- Le conseil : garder quelqu’un sous le coude ; et si à 25 ans, je n’avais trouvé personne, cet élu serait là.
- La moquerie : La cousine F. M., te considère comme une petite fille.
- La menace : il n’avait aucune envie que je finisse mariée avec un Antillais à 30 ans.
- Systématiquement, il me racontait l’histoire d’une fille de notre connaissance qui avait trop tardé à se marier. Maintenant à 30 ans, elle s’est résolue à se marier avec le voisin.
- La pression : « tu n’es plus toute jeune, tu as 20 ans. A 25 ans, je veux te savoir casée », mais pas avec n’importe qui. Nous ne voulons pas d’un provincial « msafarini », nous venons d’une grande ville. Tu viens d’une grande famille.
- L’histoire des femmes de la famille pour me faire comprendre que je n’échapperais pas à mon destin :
Ma tante qui selon lui n’est plus une femme ; veuve deux fois, elle n’a pas pu avoir d’enfants
Ma mère qui prenait la pilule et a eu pas mal de problèmes. elle n’a jamais pu avoir d’autres enfants.
Et la liste est longue.
- La leçon de morale : « l’homme parfait n’existe pas ». Si je lui répondais : « je ne l’attends pas. Je veux juste un homme qui me respecte et avec qui je m’entende. » Il ne manquait pas d’ajouter : « tu ne le trouveras pas en rejetant tous ceux qui te demandent en mariage ;. Regardes M. M. ; elle a traîné et tourné et est tombée sur un vieux monsieur ; Tu vieillis et à un moment donné tu ne trouveras plus personne »
- L’envie : « regardes ton amie F. M. elle est fiancée ». Je lui accordais qu’elle avait eu de la chance de trouver la bonne personne. Ce à quoi il répondait : « la chance se provoque »
Cette phrase m’a estomaquée ; je ne sors quasiment jamais sauf pour aller à l’université. Les personnes que je côtoie sont des blancs et je dois épouser un Comorien. Alors que les endroits (soirées/manifestations comoriennes, milieu comorien) où je pourrais rencontrer des Comoriens me sont interdits.
Les seuls Comoriens que je voyais -y compris les membres de la famille- étaient ceux qui venaient à la maison. Je me souviens d’une période où un cousin passait du temps les samedis après-midi à la maison. Nous ne parlions pas beaucoup ensemble, juste des formules de politesse. Un jour, je ne l’ai plus revu et il s’est mis à me téléphoner. Il voulait me voir et me parler. Je n’avais rien à lui dire et je ne comprenais pas pourquoi il ne pouvait le faire à la maison. Il insistait. N’ayant pas envie de le rencontrer seule, j’esquivais. Il se lassa et cessa d’appeler. Un jour, mon oncle me confia : « c’est dommage, c’était un bon parti ».
Afin de pouvoir rencontrer des Comoriens, je m’engageai à 21 ans dans l’association de mon village contre l’avis de mon oncle. J’essayais de lui expliquer mes raisons : ma méconnaissance des gens de ma ville et puis peut-être la possibilité de rencontrer quelqu’un ». Mais cela ne le fit pas changer d’avis ; il voulut m’en dissuader : « les Comoriens ne sont pas de gens de confiance. Ce sont des manipulateurs, des beaux parleurs. ». Cela me déroutait car je ne comprenais rien : je devais épouser un Comorien mais si les Comoriens étaient tous si mauvais pourquoi en épouser un ?
J’éludais cette problématique en essayant de répondre à son critère de choix : trouver un Comorien qui trouve grâce à ses yeux. Mais ce n’était pas chose facile. L’histoire suivante le prouve.
Un jour une de mes voisines se maria avec un Grand Comorien originaire de Foumbouni contre l’avis de ses parents car il n’était pas originaire de notre région. Cette situation m’a offusqué et j’en ai parlé à ma tante « c’est une chance de nos jours en France, de trouver un mari comorien. Et on se permet de chipoter sur sa ville d’origine ». Ayant eu vent de la conversation, mon oncle éprouva le besoin de recadrer les choses : « la réaction des parents de la fille est normale. Nous venons d’une grande ville ; tu te rends compte si tu te maries avec quelqu’un qui n’est pas de chez nous, tu serais obligée d’aller dans sa famille. Il n’y aura pas de route, pas d’électricité. Ce sont des choses à prendre en compte. Nous voulons d’un mari Grand Comorien mais pas n’importe qui : qu’il vienne d’une grande ville, moderne, si possible de notre région, et pourquoi pas de notre ville et issu d’une grande famille de notables. »
A chaque énumération, j’acquiesçais en me demandant devant la précision des critères où et comment allais-je pouvoir trouver cette perle rare. Devais-je faire subir à tout Grand Comorien que je rencontrais un interrogatoire avant d’engager une conversation pour savoir si c’est un mari potentiel ? Je n’eu pas à le faire : Inconsciemment je faisais le tri pour ne pas me retrouver avec quelqu’un, car même lorsque je tentais de nouer la moindre conversation avec la gent masculine, une chaperonne me stoppait dans mon élan.
Un jour une cousine m’a dit : « tu n’es pas n’importe qui, tu es la fille du grand mariage. Tu ne dois pas t’abaisser à aller draguer les garçons. Tu regardes et si l’un d’eux te plaît, fais le nous savoir ; et s’il nous plait, nous ferons une demande de mariage auprès de sa famille. Mariée sans avoir besoin de parler à son futur époux ? Comment pourrais-je savoir qu’il me plait et que je lui plais et que nous avons envie de nous marier ? Quelle question naïve ! C’est ce qu’on m’expliquera plus tard :
Il n’y a pas besoin de conversation : une fille de bonne famille bien éduquée (bonne cuisinière, bonne maîtresse de maison, bonne réputation, une fille idéale en somme) et un garçon de bonne famille (poli, responsable financièrement, respectueux de la religion) forment le couple parfait. Chacun connaît son rôle et s’arrange pour que le couple tienne (enfants, éducation, aide à la famille.)
La suite dans le prochain épisode : L’amour à la Comorienne (Suite)
Shéhérazade
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