La fenêtre boude. Les volets et le cadre en bois, auparavant gorgés des eaux de Kashkazi [1], ont pâli, et se sont rapetissés. Des rayons de soleil resquilleurs en profitent et s’engouffrent par les interstices.
Orientée vers le sud, elle reste fermée depuis 2 jours. A peine un battant déverrouillé, le vent de Khusi [2] me fouette sans égard, me force à me mettre de côté et s’engouffre dans la pièce pour un entraînement à la l’ouragan.
Sur la table les dossiers, journaux, livres, notes et post-it s’envolent à qui restera le plus longtemps près du plafond. La toile cirée de la table émet des bruits d’horreur. Les rideaux sucre roux de poussière, encore blancs immaculés il y a quelques jours, inventent un ballet aérien vaudou-flamenco. Le séjour et le bureau-salle à manger ne demandaient pas mieux que l’abdication des rideaux de séparation pour se retrouver et partager la tourmente.
Dehors, à 3 km à vol d’oiseau l’océan s’est bordé d’un châle d’écume pour amortir ses élans contre la roche noire du littoral. Aujourd’hui la houle s’est faite belle, câline. Pas de grosses vagues. Elle s’est reproduite en millions d’éclats de diamants blancs balançant sur les ridules de la peau bleue de l’océan.
Les pêcheurs ne sont pas dupes. Aucune pirogue en vue. Ni même les kwasakwasa et japawa [3], ces vedettes à moteur, nées de l’aide japonaise, que les plus hardis emmènent jusqu’aux flancs du continent mère. Khusi est synonyme de pêche généreuse, mais les gens de la mer savent flairer ses sautes d’humeur et ses perfidies.
On les trouve désoeuvrés sur les places du village, un parmi une dizaine, nichés en hauteur à disposer d’un « iko », un petit port de pêche. C’est la saison sèche et fraîche, l’hiver austral, la période des mazimi, où les fripes d’hiver d’Europe, chauffent les corps tassés des villageois. Au-dessus d’ici à Tsinimwapanga et Nyumamilima, la température peut descendre au-dessous de 10 degrés. Les femmes se chauffent au soleil - uhora - en écossant les embrevades, la nourriture de saison.
Hier à la mosquée, la conversation commençait et revenait invariablement sur le froid et le vent. L’imam portait un vieux blouson vert avec le logo Propreté de Paris.
[1] Kashkazi : saison chaude, humide et pluvieuse qui va d’avril à octobre
[2] Khusi : saison sèche et plutôt tempérée. de novembre à mars
[3] Kwasakwasa et Japawa : modèles de vedettes