Chaque année, entre le mois de juin et le mois d’août, de nombreux Comoriens vivant en France vont au "bled". Celui qui veut partir au mois de juillet a intérêt à réserver son billet le plus tôt possible, de préférence entre le mois de janvier et le mois de février pour être sûr de partir. En 2000, deux compagnies d’aviation assuraient régulièrement la liaison France/Grande Comore : le Yémenia (une compagnie du Yémen) et Air Soudan (une compagnie soudanaise). Chacune effectuait deux vols réguliers par semaine. Un rapide calcul donne une idée approximative du nombre de Comoriens qui vont chez eux entre fin juin et fin août. Chaque vol embarque au minimum 300 personnes. En multipliant ce chiffre par 4, et sans compter les vols supplémentaires ainsi que les personnes qui passent par la Réunion et la Belgique, cela fait au moins 1200 personnes qui arrivent aux Comores par semaine. Pour une île dont le nombre d’habitants est estimé à 230 000 habitants (chiffre à prendre avec précaution), cette arrivée est largement perceptible.
Le mouvement des hommes a engendré des stéréotypes d’individus selon qu’ils vivent à l’étranger, restent au pays ou sont de passage :
Le « je viens »
C’est le Comorien qui vit à l’étranger et qui vient passer ses « vacances » au pays. « Vacances » entre guillemets car rarement le grand comorien retourne au pays pour se reposer (à part les plus jeunes qui sont à la recherche d’amusement et d’exotisme). Plutôt, il y va pour faire son grand mariage, pour assister à celui d’un proche, pour construire une maison, ou encore pour démarrer (ou poursuivre) ses propres affaires, en prévoyance d’un retour définitif.
Le « je viens » se reconnaît par son langage truffé de vocabulaire français, sa manière de s’habiller, sa façon de se comporter avec les gens, son goût et ses choix en matière de nourriture. Sa monnaie est le « FF » (francs français), ses lieux préférés dans la capitale sont la Banque Internationale des Comores (BIC, une filiale de la BNP), la Poste (où il a ses comptes d’épargne) et la douane (pour dédouaner ses affaires).
Le « je passe »
C’est l’étranger, le touriste (comorien ou étranger) qui ne fait que passer. Il aime observer les gens, les maisons. Il est sensible aux petits objets d’art à caractère exotique : peinture, sculpture, etc. Contrairement au « je viens », il est rarement en costume ou en pantalons « trois pinces ». Il préfère le jean ou les caleçons et les « T-Shirt ». Il se promène avec son appareil photo. Sa résidence préférée est Galawa, le plus grand hôtel de l’île, conçu pour répondre à ses goûts et fantasmes (piscine, musique, alcool, sexe, nourriture exotiques, guides, etc.). Il ne reste pas longtemps, juste le temps de dépenser son argent (une semaine ou deux). Il est celui à qui on peut vendre les objets qui n’ont pas localement de véritable utilité comme les objets artisanaux destinés aux touristes.
Le « je reste »
Les « je reste » ce sont tous ceux qui sont restés au pays, de ceux qui ne l’ont jamais quitté à ceux qui sont rentrés définitivement. Certains sont « je reste » par résignation, faute d’avoir les moyens et les relations adéquates pour quitter le pays. D’autres le sont après avoir vécu des années durant à l’étranger et ayant décidé de rentrer définitivement.
Cet article est une adaptation à partir d’un texte extrait d’une thèse soutenue en 2001 en ethnologie et intitulé "Ethnométhodologie de l’innovation et des transferts de technologie : de la théorie à l’intervention chez des artisans français et aux Comores". L’article essaie de mettre en évidence comment les mouvements de population engendre des stéréotypes et des représentations de la relation à l’autre (proche ou éloigné).