Avec ce regard triste que possède les personnes ayant trop vécu, il vint vers moi. La présentation était inutile. C’était un homme sans âge, qui avait un regard tantôt enfantin, tantôt très lointain, empreint de mélancolie. Sur la carte qu’il me tendait, je vis qu’il avait à peine 50 ans. Il a eu le temps de vivre mille vies. Tout le poussait à mourir. Mais une indicible envie de vivre le poussait chaque fois à renaître. Du moins, c’est l’impression que dégageait son visage. De par son récit, je sus par la suite que j’avais raison. De naissances, il en avait eues. Peu de gens pouvaient se targuer d’avoir atteint une telle performance.
Quand je lui demandai , où se trouvait son père, il me répondait en ces termes : « mon géniteur s’est enfui .Eternel enfant lui même, il ne pouvait s’occuper de moi. Pour être heureux, il lui fallait parcourir le monde , rencontrer des belles dames et boire du bon vin. » Et il me disait même que par moments, il aurait aimé être le père de son père. Il sentait que lui avait plus besoin de cela.
Et ma mère, continuait il, ma mère était belle comme le jour. Elle s’appelait Alexandra. Elle est morte dans un incendie. »
A cet instant, j’ai senti à travers son regard embué toute la tristesse du monde. Juste un bref instant . Il est de ceux qui vivent dans les cages dorées des souvenirs. Il me dit encore qu’il ne voyait presque jamais sa mère. Et il s’empressait d’ajouter : « ma mère était bonne, elle montait tous les soirs me faire un baiser dans mon lit d’enfant. Je me rappelle qu’elle portait toujours le même parfum. Un parfum lourd et capiteux. Elle ne le savait pas mais j’attendais toujours son retour. Elle me manque beaucoup. »
Et il continuait, s’adressant plus à lui même qu’à moi. Et je l’écoutais, stupéfaite par tant d’innocence, de naïveté.
Je compris par la suite que sa mère est morte dans un incendie ; ivre elle n’avait pu rien faire pour s’extirper de sa chambre.
Il se livrait à moi par un jeux de mots que je n’arriverai pas à citer ici. J’avais du mal à le suivre. Il ne cessait de répéter que sa mère l’aimait et qu’elle montait l’embrasser chaque nuit.
Il avait pris sa revanche sur la vie. Il était un acteur bourré de talent. Il avait tout. Du moins en apparence. Car dans le fond, il était toujours le jeune garçon en mal d’être, qui attendait toutes les nuits le baiser de sa maman.
Et quand je lui demandais pourquoi il avait étranglé sa compagne, avec un regard glacial, il me répondit ceci : « elle a porté le parfum de ma mère et elle n’en avait pas le droit ».
Et il re devenait le petit enfant qu’il n’aurait jamais dû cessé d’être. Je sentais qu’il m’échappait encore une fois. Et je le laissais là-bas. Je préférais le savoir dans son monde à lui, il était heureux ainsi. Il évoquait les souvenirs des jours heureux. Il retombait dans sa douce folie . Cette dernière était pour lui un refuge. Et je le comprenais ; pour rien au monde, je ne le sortirai de là. La vie l’a trop accablée. Dodelinant de la tête, il me souriait, chantonnait, bref, il renaissait encore une fois. Il me souriait tout le temps. Et je lui rendais son sourire. J’avais l’impression de le rendre heureux. Parfois je l’enviais. Ma vie aussi n’était pas très rose. Et je ne possédais pas cette capacité de me fermer au monde réel. De tous les patients, c’était celui que je préférais. Je ne saurai dire pourquoi. J’étais contente qu’il soit là bizarrement. Il me donnait l’impression de servir à quelque chose.......
Faïza Soulé Youssouf