Je suis née à Madagascar dans le petit village de Marovoay (prononcez "marouvouaï", ce qui signifie textuellement "infecté de crocodiles"), situé dans la banlieue périphérique de Mahajanga (autrefois Majunga).
J’ai vu le jour un jeudi du mois de Maoulid, l’année du cyclone (il s’agit d’un système traditionnel de datation aux Comores), l’époque où le nylon était à la mode. D’ailleurs mon papa avec fierté m’a donné comme petit nom "Lanilo". De plus il célèbre tous les ans le Maoulid (date anniversaire de sa fille chérie).
Les miens et les gens de mon village m’appellent donc "MBOUCHI". Cela signifie beaucoup de choses : le rejet, la peur de l’inconnu, la méchanceté pure et simple. Bien que je sois la 1ère fille de ma mère, je ne bénéficiais pas des prérogatives d’une aînée comorienne de l’époque.
Parce que j’étais "MBOUCHI", j’avais le droit de fréquenter l’école française ; une fille de bonne famille "Mwana mdahoni" n’allait pas à l’école française.
Parce que j’étais "MBOUCHI", j’étais l’esclave, la bonne à tout faire à l’extérieur comme à l’intérieur de la maison. On m’imposait des charges lourdes et supplémentaires malgré mon jeune âge (7 ans) :
Je devais porter de lourds poids sur la tête de mon village jusqu’aux différents marchés de Moroni (plus de 11 km) :
- Environ 25 kg de coprahs pour les vendre chez M’SHE LILI
- Des régimes de bananes, des noix de coco, des fruits à pain, des mangues (dodontsoungou, mkakasi...)
et j’en passe.
Ensuite je refaisais le chemin inverse avec cette fois-ci sur la tête, de la porcelaine de Chine « bilaouri ou boroché », pour la constitution du trousseau de ma cousine, l’aînée de ma tante (mamabé) agée à cette époque de 14 ans. D’ailleurs, un jour, sur le chemin du retour, surprise par le passage d’un camion, un bol tomba de ma cargaison et s’est cassé en deux morceaux. Ma tante, en voyant le résultat, me dit : « il aurait mieux valu que tu te fasses écraser plutôt que de sacrifier un bol ».
Une autre anecdote : une fois, une autre tante (mamakéli) me força à porter un sac rempli de coprah. Je lui fis remarquer que le sac était trop lourd. Elle me répondit que si elle pouvait le prendre d’une seule main j’étais capable de le porter sur ma tête. Arrivée à la sortie du village, une dame, prise de pitié envers moi, se chargea du paquet à ma place jusqu’à chez M’SHE LILI. L’inconscience de ces tantes ou de leur méchanceté m’a valu plus d’une semaine au lit.
De plus, j’allais à la mer ramasser du sable pour la construction de la maison de ma cousine, toujours.
J’allais au champs cueillir les produits et les porter à la demande de ma tante (mamabe) jusqu’à la maison. Ma charge était tellement lourde que lorsque mon cousin (le fils de cette tante) était présent, il prenait ma défense et m’interdisait de porter quoi que ce soit.
Je m’occupais du nettoyage de la demeure familiale : la cour (da vondze), deux halls (haroumosiro), salon du rez de chaussée (bandani mwa fidji), salon à l’étage (bandani la dari), 6 salons privés, 6 chambres à coucher (chumba), 4 toilettes (mchana), sans oublier la cuisine et les nombreux cagibi (chouhourani). Pour le nettoyage des toilettes, j’enlevais la poussière, les toiles d’araignées, les mauvaises herbes. En effet, il existait dans chaque toilette, un petit coin jardin où se trouvaient des plantes aromatiques et médicinales. Donc je les arrosais aussi. Je remplissais d’eau de citerne ou de mer les noix de coco vidées (mridjo) et les jarres (balassi). Pour finir, j’utilisais de l’eau bouillante aromatisée (sandzé maraché, inana, yadomboué,..) pour désinfecter les sols callouiteux et les bords des toilettes toujours fermés par un grand corail (soiyi).
Je lavais le linge, raccommodais avec mes grands-pères (ex : ikoi cha bin Said), faisais la cuisine...
En dehors de ces commissions, j’avais le droit d’aller à l’école, de jouer avec les enfants dehors, de me baigner lorsque je descendais à la mer, de sortir sans chaperon. Quelques fois, on me laissait rendre visite à des grands-mères et j’en profitais pour les écouter me raconter les histoires du passé et les contes traditionnelles.
Parce que j’étais "MBOUCHI", on m’a usurpé mon statut d’aînée (hitsoi daho) et d’enfant de bonne famille. On m’a peut-être rabaissée et déconsidérée mais leur Ignorance m’a permis de jouir d’une certaine liberté de vie et de mouvement et de recevoir une instruction. Au terme de ces expériences, j’ai acquis une autonomie, une adaptabilité, une grande tolérance, un sens de responsabilité. Toutes ces valeurs font que je suis la femme d’aujourd’hui. Ironie du sort, aujourd’hui, les rôles sont inversés. Ma cousine, princesse hier, est devenue une femme soumise et esclave et l’esclave d’hier est devenue aujourd’hui une femme libre.
Bien que mes deux parents soient originaires de la Grande Comores, le seul fait d’être née à Madagascar me vaut ce surnom de "MBOUCHI". C’est comme si dans une famille française, elle appelait un des leurs l’Etranger parce qu’il est né ailleurs. Et ce surnom lui collera à la peau, à vie.
Ceci n’est pas propre à mon cas ; c’est le sort réservé aux enfants nés hors Comores, par exemple :
Mbouchi = malgache (si on est à Madagascar) avec une connotation parfois négative (sale malgache)
Mchéndzi = sauvage (en Afrique)
Mzougou = blanc à connotation positive (en France ou dans un pays du Nord)