Alors que les premiers élevages européens de volailles sont touchés par
le virus H5N1, les Etats se préparent à faire face à une possible
pandémie, dont les pronostics de l’OMS nous disent qu’elle pourrait
décimer plusieurs millions de personnes.
Nous sommes face à une question essentielle de santé publique, et force
est de constater que les politiques menées jusqu’alors en matière de
"propriété intellectuelle", et notamment sur les "brevets de
médicaments" peuvent avoir des répercussions catastrophiques sur la
capacité des sociétés mondiales à réagir face à la crise sanitaire qui
s’annonce.
Ainsi en va-t-il de notre propre pays. Dans une déclaration solennelle
intégrée à l’Accord de l’OMC du 30 août 2003, 23 pays riches, dont
quinze pays européens, ont indiqué qu’ils s’interdisaient à eux-mêmes de
faire usage de la disposition sur l’exportation de médicaments
génériques contenue dans cet accord.
L’accord de 2003 venait préciser les modalités de la déclaration "ADPIC
et santé publique" adoptée par l’OMC en 2001 à Doha. Cette dernière
accordait aux pays la possibilité de fabriquer des génériques ou d’en
importer en cas de nécessité. Cependant Doha n’offrait aucune
possibilité légale claire pour autoriser l’exportation de génériques.
L’accord du 30 août 2003 venait palier à cette insuffisance, en
fournissant un mécanisme permettant aux pays qui, pour une raison ou
pour une autre, ne peuvent pas produire le générique d’un médicament, de
l’importer depuis un pays tiers. C’est à cette dernière disposition que
les 23 Etats ont renoncé en même temps qu’ils signaient l’accord du 30 août.
Les critiques sont nombreuses à l’égard de ce mécanisme dont les
procédures complexes et alambiquées font douter de l’efficacité. Il
s’agit cependant, à l’heure actuelle, du dernier et seul consensus entre
Etats de l’OMC pour permettre le rétablissement de l’équilibre entre les
avantages que peuvent obtenir les détenteurs de droits de brevets et les
intérêts généraux des sociétés pour la protection des populations.
Or en s’auto-interdisant le bénéfice de cette décision, les 23 pays
riches, dont la France, ont mis leurs propres populations en danger. La
menace de la grippe aviaire en fait aujourd’hui la démonstration.
Qu’adviendra-t-il en cas de crise sanitaire si les laboratoires qui ont
l’usufruit de brevets sur les antiviraux imposent des prix trop élevés
ou se montrent incapables de satisfaire à la demande ? L’inconscience
des signataires de la déclaration des 23 interdira à la France
d’importer des versions génériques, notamment à partir des pays qui
disposent d’une industrie du générique.
Cet Accord du 30 août est par ailleurs en total décalage avec la réalité
de ce qu’est une urgence sanitaire. Les inquiétudes concernant la grippe
aviaire donnent un caractère d’évidence aux critiques pourtant maintes
fois réitérées par les associations. Il y a urgence à agir pour éviter
que s’installe et progresse une épidémie. Or le mécanisme proposé par
l’OMC, compte tenu des incroyables exigences administratives qu’il
impose aux pays, ne peut s’activer rapidement. En outre, comment un pays
qui se prépare à une possible crise sanitaire pourrait-il indiquer le
nombre exact de boîtes de médicaments dont il a besoin comme cela est
actuellement exigé ? Une fois de plus nous le répétons, les pays doivent
pouvoir agir avec rapidité et efficacité, afin de stopper la progression
d’une maladie, la contagion, la multiplication des victimes.
Plus généralement, la nécessité de protéger les populations et faire
face aux impératifs de santé publique doit nous conduire à examiner sans
complaisance ni idéologie l’impact des politiques de protection des
droits de propriété intellectuelle et les incapacités du système actuel
à répondre pleinement aux besoins des populations, notamment dans les
pays en développement. Dans le cas de figure hautement souhaitable où
les efforts de la communauté scientifique internationale aboutiraient
rapidement à la découverte d’un traitement adapté au virus H5N1 et ses
variants, qui sera chargé de la fabrication de ce produit ? Celui qui le
premier aura déposé un brevet alors que ce sont d’innombrables
chercheurs à travers le monde qui sont aujourd’hui mobilisés et
travaillent à comprendre les mécanismes d’action du virus, isoler les
différentes souches et tester des médicaments ?
Quand Kofi Annan appelle le 6 octobre dernier "les compagnies
pharmaceutiques à nous assurer que les droits de propriété
intellectuelle ne barreront pas le chemin qui permet l’accès des pauvres
aux médicaments", il souligne en creux sa crainte que tel ne soit pas le
cas.
La crise actuelle autour de la grippe aviaire est sans doute l’occasion
de sortir d’un cadre résolument inadapté aux réalités d’aujourd’hui.
Cette menace permettra-t-elle de repenser autrement la création de
nouveaux médicaments, le modèle économique de la santé ? Il faut
l’espérer. Au-delà, il faut également espérer que la crise possible nous
forcera à réaliser que face aux défis de santé publique, les médicaments
ne sont qu’un des instruments nécessaires. Les mesures préventives
(surveillance épidémiologique, coopération en matière de vaccins,
mesures de précaution quant à la transmission épidémique...) ne doivent
pas être négligées au profit d’une focalisation financière de
l’investissement sur les brevets de médicaments.
Il faut enfin espérer que l’innovation économique et les décisions
nécessaires interviendront rapidement afin que nous soyons en mesure de
faire face aux risques majeurs qui se profilent. Il s’agit de la grippe
aviaire, mais il peut être question du SRAS, du virus Ebola, de la
tuberculose qui revient en force, du sida pour lequel nous n’avons
toujours aucune cure, ou de tout autre maladie nouvelle qui peut émerger.
La volonté d’imposer un système homogène de protection des droits de
propriété intellectuelle à toute création, d’appliquer ce modèle "taille
unique" à l’ensemble des questions liées à la production, la diffusion
et l’usage des connaissances montre de plus en plus cruellement ses
limites et les dangers qu’elle fait encourir aux populations.
Ce qui devrait prendre le pas désormais, c’est une sectorisation des
questions de « propriété intellectuelle » liées à l’accès aux
connaissances. Et le traitement de chaque domaine en fonction de ses
propres équilibres entre le nécessaire retour aux investissements des
créateurs et des innovateurs et les intérêts globaux de la société.
A très court terme, lors de la réunion de l’OMC à Hong-Kong en décembre
prochain, et compte-tenu de l’urgence sanitaire avant même cette
échéance, la France, l’Union Européenne, peuvent agir pour que s’impose
une position réaliste et sensée, qui offre des outils légaux efficaces
adaptés.
Il est primordial de transformer l’accord du 30 août 2003 en un
mécanisme simple qui favorise l’accès aux médicaments plus qu’il ne
l’entrave et dont les malades puissent bénéficier, quelles que soit leur
nationalité, leur maladie, et la position économique des pays dans
lesquels ils vivent.
Références :
Mise en œuvre du paragraphe 6 de la déclaration de Doha sur l’accord sur
les ADPIC et la santé publique
Décision du Conseil général du 30 août 2003
http://www.wto.org/french/tratop_f/trips_f/implem_para6_f.htm
Extrait :
b) l’expression "Membre importateur admissible" s’entend de tout pays
moins avancé Membre et de tout autre Membre qui a notifié (2) au Conseil
des ADPIC son intention d’utiliser le système en tant qu’importateur,
étant entendu qu’un Membre pourra notifier à tout moment qu’il utilisera
le système en totalité ou d’une manière limitée, par exemple uniquement
dans des situations d’urgence nationale ou d’autres circonstances
d’extrême urgence ou en cas d’utilisation publique à des fins non
commerciales. Il est à noter que certains Membres n’utiliseront pas le
système décrit dans la présente décision en tant que Membres
importateurs (3) et que certains autres Membres ont déclaré que, s’ils
utilisent le système, ce serait uniquement dans des situations d’urgence
nationale ou d’autres circonstances d’extrême urgence ;
3. Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Canada, Danemark, Espagne,
États Unis d’Amérique, Finlande, France, Grèce, Irlande, Islande,
Italie, Japon, Luxembourg, Norvège, Nouvelle-Zélande, Pays Bas,
Portugal, Royaume-Uni, Suède et Suisse.
Citation de Kofi Annan
http://www.cbsnews.com/stories/2005/10/06/health/main918141.shtml
Extrait :
Also Thursday, United Nations Secretary-General Kofi Annan said Thursday
that the U.N. will not let intellectual property rights stand in the way
of access to flu treatments and vaccines in case of a pandemic.
"We should be clear in this situation : We will take the measures to make
sure poor and rich have access to the medications and the vaccines
required," Annan said, calling on rich nations and pharmaceutical
companies to help impoverished countries prepare themselves.
Annan said he will be "encouraging pharmaceutical companies and others
to be helpful and making sure we do not allow intellectual property
rights to get in the way of access of the poor to medication."
Patents allow the developer of a drug an exclusive right to make and
sell the drug for several years. But under some circumstances, countries
are allowed to create generic versions of patented drugs with impunity
if the medicine is considered essential, according to an agreement
reached by the World Trade Organization.
Annan made the comments after meeting with the global body’s top health
officials to discuss the present situation of the bird flu virus, which
has affected parts of Asia.
Hervé Le Crosnier, Enseignant, Université de Caen
Gaëlle Krikorian, Consultante auprès d’ONG, notamment Act Up et Thirld World Network
Valérie Peugeot, Association Vecam
Philippe Aigrain, Revue Transversales Sciences Culture