Aux cotés de Ben Amir, prenez place à l’arrière de la voiture qui le mène de l’aéroport jusqu’à la douane. Attachez votre ceinture, descendez de moitié votre vitre arrière et respirez l’air marin de la côte sud d’Itsandra. Le voyage commence...

...Sur le chemin qui doit nous mener jusqu’à Samba Mbodoni, mon village natal, perché dans les hauteurs de la région d’Itsandra à quelques minutes de Moroni, mon cousin Mohamed, la main gauche sur le volant, la droite sur le levier de vitesse, conduit à vive allure sur l’étroitesse nationale qui traverse le village de Vanaboini. Sur la route, les voitures se dépassent, se croisent, communiquent des phares et des klaxons pour doubler comme si nous étions dans une course de rallye. Depuis Hahaya, le cortège des voitures qui ont fait le plein de je-viens et des valises entassées comme des sardines dans les coffres à bagages et sur les toits, traversent les villages comme on enfile les étapes. Les villageois qui partagent la route avec ces bolides, à défaut de trottoir, semblent à la fois ravis et agacés par cette migration du mois de juillet. Ravis parce qu’est venu le temps des grands mariages, des invitations, du travail et des rêves. Mais aussi agacés, surtout les jeunes, par l’exhibition arrogante d’une richesse pseudo occidentale imaginaire et du pouvoir de séduction, de ces marchands de sable, sur leurs belles aux masques d’or.
Comme toujours, je scrute le paysage avec des yeux nostalgiques et pensifs. Tout le long du trajet, des jeunes adultes et leurs aînés, assis à même le béton sur les places des villages, regardent, inlassablement, passer le temps et les voitures. Je fixe les maisons, différentes les unes des autres. Longeant la route, les petites maisons, habillées par des palmeraies séchées et tressées ou tout de tôle vêtues laissent petit à petit place aux vétustes maisons bétonnées dont la plupart en chantier depuis des décennies, attendent un jour accueillir les futurs maîtres des lieux venus dilapider le labeur durement obtenu en France. Et il n’est pas rare, de voir parmi ces amas de béton, une ou deux somptueuses villas style Côte d’Azur, avec de larges terrasses et vue sur l’océan. A Vouadjou, un village situé entre Vanaboini et Hantsanbou, perché sur quelques centaines de mètre d’altitude, à trois encablures de la mer, un petit Monaco est entrain de sortir de terre. Les plus fortunés de l’île y ont jeté leur dévolu et le prix au mètre carré a grimpé en flèche ces dernières années. Autre révolution dans le monde de la construction à Ngazidja, les gens ne recherchent pas forcément la proximité rurale. On construit de plus en plus loin des routes principales. Il faut dire que la place en bordures des routes est rare. Depuis l’ère coloniale, les maisons construites rasent la route de quelques centimètres avec tous les dangers qu’on peut imaginer quand on connaît l’incivilité de certains chauffards à l’égard des piétons et laissant très peu de marge à l’élargissement des rues et à la mise en place de trottoirs.
Après avoir traversé les villages côtiers de Vanaboini, Voidjou et Hantsambou, nous arrivâmes à Itsandra Mdjini, où se trouve l’une des plus belles plages de l’île.
Sable blanc, mer turquoise, bungalows, boutre de location, beach volley et restauration sont ouverts à tout public. De quoi passer un séjour heureux. Mais rares sont les Comoriens qui viennent en vacances pour le farnienté. On y vient pour y terminer sa maison, faire son mariage, voir sa famille ou fortifier ses affaires. Côté touristes, la plage est rarement bondée malgré le décor somptueux offert aux yeux. Deux Mzungus font la bronzette, un verre de jus à la main pendant que quelques jeunes complètement dénudés se font la course pour se jeter dans le bleu indien de l’océan. A quelques pas de là, se trouve le tombeau d’Alhabib Oumar, ce saint homme dont le portrait inonde les foyers comoriens de Marseille (Faire une recherche sur Alhabib Omar). Pour avoir déjà eu l’occasion de visiter la ville d’Itsandra Mdijini, je ne pourrais vous la décrire en simplement quelques lignes. C’est une petite médina avec ses étroites ruelles, sa construction ancienne et historique, ses grandes portes ouvertes sur l’océan indien et ses nombreuses mosquées tournées vers l’orient.
Moirab, mon cousin de son surnom, me fit détourner mon regard du paysage en me demandant des nouvelles de la Famille en France. D’un an mon aîné, Moirab fait partie de ces nombreux jeunes partis à l’étranger pour assouvir la soif d’un ailleurs meilleur pour faire ses études avec l’objectif de ramener dans ses bagages les diplômes qui le feraient travailler dans la bureaucratie nationale. Depuis quelques années, double verrou vers la France oblige, les départs se font massivement vers les pays arabophones et centrafricains. Trois ans durant au Soudan, entre dogme islamique et programme militaire, il choisira la spécialité policière. Dès son arrivée avec cinq des ses camarades de promotion, il postula à la police de l’île. De galères administratives en rendez-vous sans lendemain pour traduire ses diplômes, il se rendit vite compte que les autorités locales n’avaient rien d’autre à lui offrir que le vent des promesses. Il décida alors de voler de ses propres ailes en créant sa propre affaire dans l’élevage de poules. Moirab a toujours voulu être indépendant, « aide toi et Dieu t’aidera » sa devise première. Bon vivant, un tantinet moralisateur, travailleur infatigable et très philosophe dans ses principes religieux, il a toujours su s’adapter en toute circonstances. Et surtout, qu’on ne lui parle pas de France, pour lui, il y a de quoi faire aux Comores. Son petit poulailler, marche plutôt bien et compte, avec l’arrivés des je viens, rentabiliser son investissement pour réinvestir. Il y a un mois, l’administration l’a rappelé pour lui offrir un travail à la douane dans la section antidrogue. Il s’occupe entre autre de la sécurité et de la recherche des produits illégaux entrant ou sortant des frontières.
La douane, c’est justement notre direction. Deux mois plutôt, afin de faciliter mes déplacements, j’avais pris soins d’envoyer une voiture pour que je puisse en jouir le temps de mon séjour. De Marseille, où l’on m’a confirmé l’arrivée du navire à bord duquel se trouvait mon véhicule, j’ai entamé toutes les démarches administratives et financières afin de me faciliter la tâche une fois à Moroni. Il ne me resterait plus qu’à me présenter à la douane, payer ma taxe, récupérer les clés et partir. Vu comme ça tout à l’air simple. Sauf qu’aux Comores tout ce qui a l’air simple devient subitement complexe.
Longeant la corniche de la Capitale où le récif est somptueux avec un paysage carte postale, les cabris broutent librement, sans corde au coup, l’herbe fraîchement arrosée par les vagues venues s’échouer sur les rochers. Arrivés sur la place Badjanane, sur ma droite, j’observe ces vielles boutres étalées à même la terre, coque contre coque, à marée basse. Une sorte de cimetière à Boutre. Mon cousin m’apprend qu’en fait il n’en était rien, ces boutres que je croyais bon pour le brûloir, servaient aux débarquements des navires restés au large faute de pouvoir s’approcher jusqu’à quai. C’est à bord de celles-ci que sont chargés les containers un à un jusqu’au port. Le débarquement d’un navire peut prendre ainsi plusieurs jours en fonction de la météo, du nombre de boutres en état de service et de la quantité des containers. Lorsque la mer est agitée, il y a de forts risques pour qu’un container se trouve au fond de l’océan ou que les produits à l’intérieur y soient fortement endommagés. Mieux vaut assurer ces produits, ce qui ne me rassure pas quand à l’état où je vais trouver mon véhicule. Devant nous, majestueusement dressée, la vieille mosquée de Moroni.

Encore plus belle avec l’empreinte du temps sur sa robe blanche. Un des symboles de la capitale, avec son minaret et son style milles et une nuit qui continue de voler la vedette à la toute nouvelle grande mosquée du vendredi. Embrassant au millimètre près, les formes du virage qui nous mène vers la douane, elle dégage une présence et une énergie qu’il m’est impossible de décrire. Plus loin, au rond point, j’ai toujours autant de mal à me faire à l’idée que c’est celui qui est engagé qui doit céder la priorité, causant souvent bouchons et blocages. Cette petite règle du code de la route, qui ne demande aucun investissement, rendrait bien services à être modifiée, aux automobilistes qui s’en bouchonnent quotidiennement.
La douane,
La poule aux oeufs d’or des Comores. Là où il fait bon travailler, là où se passent tous les dessous de table, là où l’on récompense les fidèles en politique comme le poste de receveur des douanes. C’est ce dernier qui récolte les œufs. Et comme on n’est jamais mieux servi que par soit même, il ne s’en prive pas.
Comme pour l’aéroport de Hahaya, le port de Moroni est l’un des éternels grands chantiers qui n’existent que sur les programmes politiques mais dans les faits, rien ne se passe, rien ne se crée et rien ne se transforme. Tout reste figé. Pourtant, pour une île, un port et un aéroport aux normes sont indispensables pour un développement. Que ferraient vos amis voulant vous rendre visite, apprennant que chez vous, qui habitez au dixième étage, l’ascenseur est en panne permanente et les escaliers en mauvais état ? A par votre famille, qui braverait le risque de venir vous voir ? En me posant la question et je comprends mieux pourquoi le pays a du mal à attirer des investisseurs et des touristes. Entre un aéroport en mauvais état et un port inexistant, il y a de quoi décourager les plus braves.
Coté organisation, la gestion est assurée par la société privée COMACO. La douane est à l’image de la situation du pays : du potentiel mais ne l’utilise pas. Malgré quelques efforts du gouvernement de l’île pour mettre un semblant d’ordre, on a du mal à savoir qui est qui, qui fait quoi et encore moins les prix pratiqués pour dédouaner marchandises et bétails. Imposants, les containers s’entassent les uns sur les autres comme s’entassent les années de disettes.
Arrivé à l’agence, trois quarts d’heures après le départ de l’aéroport, heureux de mettre pied à terre, j’expose le comment du pourquoi de ma venue. Après quelques recherches, on me certifie que le véhicule et bel et bien là, on me remet les documents et direction l’ancien aéroport de Moroni, à quelques mètres de là, où sont exposées, sur un terrain vague, les véhicules fraîchement débarqués. De loin, avec la poussière qui couvre les bagnoles, je me serais cru dans une casse. Immatriculation en main, je longe les rangés avec Moirab pour retrouver ma belle. Mais après plusieurs minutes de recherches, Rien, Nada, Hata, pas de voiture. Après avoir fait le tour de tous les intermédiaires, qui auraient dû avoir été en contact avec elle, toujours le même son de cloche qui revient sans cette « non, je ne me souviens pas l’avoir vue ». Et pourtant, les documents étaient là pour attester de sa venue. Fatigué du voyages et des va et vient dans sans succès, je me résous à rentrer au village, me reposer, prendre de nouvelles en France et revenir le lendemain continuer mes recherches.