La violence, au même titre que l’agressivité et la combativité, est au principe nos actions individuelles ou collectives. Comme destructivité, elle menace continuellement la stabilité de nos relations les uns avec les autres. Malgré tout, la violence demeure, avec différentes modulations, une des caractéristiques du développement de l’humanité.
Il est curieux, qu’aujourd’hui, nous nous éveillions à son existence, sans mesurer combien la violence (telle qu’elle nous est montrée, désignée, « ghettoisée ») ne nous interroge pas davantage. N’y avait-il pas un film qui éveilla les consciences sur ce sujet ? La Haine de Mathieu Kassovitz a raflé une quantité de prix (prix de la mise en scène au festival de Cannes de 1995, césar du meilleur film en 1996). Et pourtant rien. Rien n’a été fait dans les banlieues pour améliorer les conditions de vie. Quelques associations de terrain continuaient malgré tout leur travail au sein des quartiers.
Comment interpréter, dès lors, cette recrudescence de la violence ?
La politique a, depuis des années, laissé pourrir la situation. Aucune réflexion sur le développement urbain des villes, aucune aide, aucune proposition de travail, de structure d’accueil n’ont été mis en place.
Cependant l’autre aspect capital du nouveau visage de la violence tient à l’importance qu’y prennent les médias. Compte tenu des craintes ou des espérances dont elle est porteuse, ainsi que des réseaux d’information qui quadrillent nos sociétés, ce ne sont pas tant les violences effectives ni le décompte objectif des dégâts et des pertes qui importent, mais bien ce que nous en apprenons, ce que nous en imaginons, ce que nous en voyons ou pouvons en voir. Il n’y a plus de commune mesure entre notre aujourd’hui où les satellites diffusent une information dans le même temps en tous les points du globe et le monde d’hier où la chute d’un poste frontalier (par exemple), mettait des jours à parvenir à l’autorité centrale d’un pays.
A l’heure actuelle, le spectaculaire compte plus que la réalité de ce qui arrive, et les symboles débordent les faits eux-mêmes.
Les guerres meurtrières ou l’extrême misère de certains pays passent pratiquement inaperçues, alors que des évènements de moindre importance sont mis en avant. La stratégie de la peur s’impose progressivement dans nos inconscients. La bataille pour les images fait rage, elle est le prolongement direct des affrontements sur le terrain. Deux clans se distinguent clairement dans la nuit : celui des « flambeurs » de voiture et celui des forces de l’ordre. Ne soyons pas dupes, une telle mise en spectacle d’un évènement compromet la vie et la tranquillité possible des habitants de toute une ville, de toutes les banlieues (d’ailleurs).
Plus qu’hier encore, au cœur même des zones de « conflits », le terme de « désinformation » prend tout son sens et sa signification. La prise en compte de l’impact des actions dans les médias fait, désormais, partie de la stratégie. C’est exactement le but de tout acte terroriste d’ailleurs. Si le terrorisme porte atteinte aux rouages essentiels de l’Etat, il cherche d’abord à attirer l’attention sur ses revendications propres et éventuellement à produire, grâce aux relais des médias, un sentiment diffus d’insécurité mettant en cause l’appareil d’Etat à maintenir l’ordre.
Faut-il pour autant dire que la politique française, face à ces évènements, soit terroriste ?
En tous les cas elle vise à terroriser la population.
Plus qu’hier, il est essentiel de prendre en compte le facteur de « figurabilité » propre aux évènements eux-mêmes. Il est évident que certains actes se prêtent mieux que d’autres à la mise en spectacle et donc à la diffusion. La violence, étant elle-même une infraction ou une crise par rapport à un état normal, bénéficie d’emblée d’une solidarité ou d’un lien immédiat avec les médias. Les journaux ne peuvent se passer des faits divers qui sortent de la normalité, de la « banalité » du quotidien. L’anormal (des voitures flambées, par exemple) est plus neuf que le déjà vu (une exposition de peinture, par exemple).
Mais cette nécessité de l’impact entraîne une conséquence immédiate : les violences qui durent ou se transforment en état de fait tendent à perdre leur impact. Cette diversité en matière de figurabilité privilégie ainsi le spectaculaire, l’unique, le quantitatif immédiat, par rapport à l’ordinaire.
Ainsi la violence réelle n’a plus rien à voir avec la violence diffusée. Mais la violence diffusée contribue, sans aucun doute, à produire et à entretenir des sentiments d’insécurité qui pèsent lourd dans la vie politique ou sociale. L’autre point sur lequel, nous n’avons pas réfléchi suffisamment, à mon sens, c’est que la diffusion de la violence par les médias a influencé notre comportement, elle nous a apporté et banalisé (dans le même temps) une certaine habituation à la violence. Depuis des années, plutôt que de réfléchir à la non violence nous avons appris à styliser la violence, à la stigmatiser et même à l’esthétiser.
Sonia Bressler
Sonia Bressler est rédactrice en chef de Res Publica, docteur en philosophie, animatrice sur le site littéraire Zazieweb.com.
Elle est également la présidente de l’Association des Femmes Journalistes ; elle est co-organisatrice du Festival International de Films de Femmes (Créteil).
Lien : le site de Sonia Bressler http://bresslersonia.blogspirit.com/