1965 : Islam Sport gagne la coupe régionale
Jongali : assis 1er à gauche, Baco Djouf tient la coupe, Ibouroi Moinamtsa assis à l’extrême droite, Mohamed Omar le gardien debout à droite.
Il a la silhouette d’un svelte homme de 40 ans. Le rire est facétieux comme un ballon de foot, les jours où, de connivence avec le vent de kashkazi, il s’obstine à rester dans la moitié sud du terrain, insensibles aux coups de godasses des joueurs qui visent le nord.
Jongali (prononcer : djoungali) qui doit traverser la grande cour de son carré d’immeubles pour prendre son escalier, s’arrête toujours, pour observer en connaisseur, les zidaneries des gamins qui, dès que leurs bouts de pattes portent le tronc, se rêvent joueurs du siècle. Il ne résiste jamais au plaisir de renvoyer une balle égarée à ces futurs fanatiques de l’Olympique de Marseille.
Dans la cité de la Maurelette, dans les quartiers nord, les parents et grands-parents de ces Barthez, Zidane et Drogba en herbe, savent que Djongali a été un sorcier de la balle dans de lointaines îles. Arrivé en France en 1978, la quarantaine passée, il donnait dans les matchs seniors le tournis aux bedaines alourdies de pastis ou de thé à la menthe, chargées d’empêcher ses créations d’autoroutes vers les buts.
Jongali, de son vrai nom Madi Kari, est né de parents émigrés de Mdjwaezi - Hambu, un village des hauteurs de la Grande-Comore, rebelle à toutes les autorités. Il se singularise en naissant le douzième jour du douzième mois de 1937 à Ambovoalanga - Mahajunga à Madagascar. Etre un 12/12/37 dans un jeu à 11, doit donner le sentiment d’être un exclus. Est-ce de là, qu’est venue sa rage de vaincre ? Et quelle place convient mieux à un 12/12 en mal de fusion-reconnaissance parmi les 11, si ce n’est celle au nom schizophrénique d’avant-centre ?
Jongali a commencé par le rugby à Antananarivo, la capitale malgache. De 51 à 54 il joue à l’équipe d’Antanimena. De 54 à57 il défend les couleurs d’Ankadifotsy. C’est lui qui introduit le jeu à 15 à Mahajunga en 1957. Son surnom est hérité d’un pionnier du rugby malgache.
Mahajunga, en ces temps là, était l’équivalent de Marseille aujourd’hui : la première ville comorienne par le nombre de ses habitants originaires de l’archipel. Dans ce port où cohabitaient toutes les ethnies de l’Océan Indien, s’affronter pour une balle à la forme d’une noix de coco mal fichue et marquer des buts en la faisant passer au-dessus d’une barre transversale, tenait des fantasmes de vazaha (les Européens). Seul le foot, était digne de la ferveur populaire, de la science des marabouts, des sermons des imams le vendredi et, le dimanche, des prêtres chrétiens. Les veilles de match, les mosquées sunnites, ismaéliennes et chiites, les temples hindous et bouddhistes, les églises catholiques et les temples protestants faisaient le plein de supporters implorant le soutien du dieu unique ou de divinités prolifiques pour une victoire plus nette que le châle blanc d’une belle malgache.
En 1957, le Club Islam Sport recruta Djongali pressentant que sous la coquille de rugbyman, couvait un footballeur hors pair. Il accède aux titulaires l’année d’après. En deux saisons, Djongali devient une étoile. Sur les plages et dans les terrains vagues, les enfants tapent les ballons en plastique, et de grosses boules de papiers, en donnant du Djongali aux plus félins d’entre eux. Les jeunes femmes de la province découvrent leurs dents en or dès que le nom est prononcé.
Islam Sport s’affirme d’année en année et devient l’équipe phare de la province. On y trouve des légendes du football malgache et comorien : Ibora Moinamtsa, Issouf Kely, Ali Be et l’immense Baco Djouf . Ouvrons ici, une parenthèse Baco Djouf. Madi Kari ne nous en tiendra pas rigueur.
Monsieur Djouf - au civil Djaffar Abdou - est un astre à part. N’était-ce parce qu’il est un homme pieux, nous les NIGBD ( nigébédé : Nostalgiques Inconditionnels du Grand Baco-Djouf) défendrions bec et ongle qu’il est le père naturel de Maradona, Henry, Ronaldo, Viera, Zidane, Weah, de 2 ou 3 des meilleurs footballeurs comoriens et certainement d’un excellent joueur asiatique dont le nom a glissé de ma plume. L’analyse d’ADN qui affirmerait le contraire prouverait que cette technique n’est pas infaillible.
Dans le langage de Djongali, Baco Djouf était « poilevalan » ( traduire polyvalent). Djouf jouait souvent à l’aile gauche, mais pouvait commencer un match au milieu du terrain , au centre de l’attaque et même en défense. Avant le premier sifflet et avant que Djongali et lui ne transforment le gardien de but adverse en pêcheur de ballons dans les filets, Djouf faisait marcher la machine à énigmes et créait l’angoisse chez les adversaires. A quelle place commencerait Monsieur la Poussière (Baco Djouf) ? Quelles seront les combinaisons et permutations du jour ? Fin et élégant, BD était d’une placidité qui ne laissait rien deviner à l’adversaire.
Dans le chapitre comorien de l’anthologie djouffienne, on trouve LE penalty de tous les temps (1966 ou 67 ?) :
Djouf récupère la balle dans sa moitié du terrain , feinte, drible, slalome, laisse 2, 3, 4 adversaires hébétés et hagards derrière lui. Seul, balle en avant, il se lance dans une course triomphale vers la cage. Dans la tribune, et autour du terrain ses adversaires, la gorge sèche, se massent la cage thoracique pour faire battre un cœur qui refuse de vivre ça. Les supporters entonnent d’une seule voix : tsilo, tsilo , ye sharifu ndawe ! mpaka mpkani (voilà un but, voilà un but, tu es bien le descendant du prophète, « la frontière dans la frontière » = va jusqu’au bout).
Un gougnafier, défenseur de son état, sortant les doigts du nez qu’il récurait consciencieusement, se précipite pour faucher la vedette dans la surface de réparation. Si l’arbitre n’avait pas sifflé le penalty, la foule l’aurait lynché.
Djouf se relève, impassible. Balle en mains, il marche lentement jusqu’au point de penalty. Le silence s’empare du stade. On entend les ongles gratter les cheveux. Derrière moi, un petit groupe murmure une invocation contre l’ennemi : « allahumma munzila lkitabi sari’un l’hisabi ahzima allahumma ahzimhum wa zalzilhum » (Allah , révélateur du livre, Prompt à faire rendre compte, vaincs les coalisés. Allah ! vaincs-les et bouleverses-les). Le gardien fait face. L’arbitre siffle. Djouf place la balle. Il se tourne vers son camp comme pour chercher l’aval de ses coéquipiers. Et.. « Subhana llahi », « Allah Akbar », « Pvo yamba ndawe, ndawe ! » ( gloire à dieu, Allah est grand, C’est toi qu’il -Dieu- a choisi). Le stade entier bout d’extase. Les cris se font entendre de l’autre côté du Karthala. Il faudra 5 minutes pour que les spectateurs et les joueurs des 2 équipes retombent sur terre. Moroni, la Grande Comore, les Comores, les Iles de l’Océan Indien, l’Afrique, la planète Terre ont été témoins du premier penalty réalisé de dos. Il n’y a pas de précédent dans l’histoire depuis qu’Adam s’est laissé charmé par Eve. J’engage les Comores ( Union, RFI, Confédération, Royaume.. quelle que soit la forme de l’état) à rompre les relations diplomatiques avec tout pays qui prétendra avoir été le théâtre d’un penalty à moitié aussi divin que le tir du talon de Sayyid Djaffar Abdou Baco Djouf de Mdé, Bambao - Djuzur l’kamar.
Dieu faisant bien les choses, a attendu plus de deux décennies avant de banaliser les portes et fenêtres vitrées à Moroni. Pendant des années, tout enfant ayant au moins une jambe valide s’exerçait au penalty à l’aveugle. Les adultes n’en finissaient pas de pester contre les ballons qui se perdaient dans les mosquées, les cases, les boutiques et même dans des chambres à coucher où des couples désireux de rafraîchir une intimité un peu trop humide laissaient les fenêtres ouvertes.
Depuis pour nous NIGBD, l’histoire de l’univers se divise en 2 périodes : l’Avant-PBD et l’après PBD (PBD = penalty Baco Djouf). Fermons la parenthèse.
En 1965 Islam Sport gagne 16 trophées et coupes de la province de Mahajunga. En finale de la coupe régionale elle triomphe de l’Etoile Comorienne où joue Idarousse, frère de BD. C’est une année fatidique. L’équipe perd la finale de la coupe de Madagascar à Antananarivo, contre Fianarantsoa. Baco-Djouf refuse de saluer le drapeau malgache. Deux buts de l’Islam Sport ont été refusés et les joueurs y voient une discrimination contre une équipe côtière et qui plus est, dont les vedettes sont d’origine comorienne. Peu après Baco-Djouf s’installera aux Comores et l’équipe amorcera son déclin.
Cette déception sera vite oubliée par Djongali. Le 28 novembre 1965, il épouse sa plus grande conquête : la très populaire Mama Johnny, mère de ses 10 enfants.
En 1967 Djongali est recruté par le Docteur Ravelomana, président de la 3FB. On y trouve Issoufo Kely ex-Islam Sport et d’autres Comoriens comme Abodo, Ibouroi, Mirza. Djongali sera le capitaine de l’équipe .
Il est incontournable pour la sélection de Mahajunga. Comme pour ce match contre Tamatave, où il commence sur le banc de touche. Le sélectionneur refuse de le faire jouer. Le capitaine menace de sortir si Djoungali ne renforce pas l’attaque. L’entraîneur abdique. Madi Kari entre et quelques minutes après envoie la balle de la victoire dans les filets de l’adversaire. La province en fait un héros.
28/11/65 : Le plus beau contrat
Madi Kari Jongali avec sa plus belle conquête : la future Mama Johnny
Autre exploit : il est blessé un jeudi dans une demi-finale de province. La cheville ressemble à un pied d’éléphant. Le dimanche il demande à jouer la finale, la cuisse ornée de gris-gris et le pied enduit de gingembre pilé. Il marque le but de la victoire, et... s’évanouit de douleur quand l’arbitre siffle la fin des 90mn de supplice.
Djongali emmènera son équipe en tournée aux Comores. Il retrouve ses anciens camarades : Baco-Djouf, Bouroi Mnamtsa, Abdou Lafleche, Gardien, Malala, Idarousse, Spesman et bien d’autres.. Ils lui persuaderont de retrouver le pays des ancêtres. En 73 -74 il s’installe à Moroni et joue pour les Papillons Bleus. Avec Daoud à l’attaque, il fait vibrer le stade Baumer.
Déjà père de 6 enfants, il cherche de bonnes conditions de vie et un avenir pour sa famille. Abdool Cadjee un riche homme d’affaires de la communauté indienne de la Réunion les lui offre dans l’équipe de Sainte Marie. A coups de buts, Djongali, fait passer le club en première division. Dans l’histoire partagée des Comores, Madagascar et La Réunion, Madi Kari est l’une des rares personnalités, si non la seule, à s’être fait applaudir par les populations des 3 pays, toutes religions et origines confondues.
En 1978, à 41 ans, il s’installe à Marseille. Il travaille comme cariste, et passe le temps libre à s’occuper de sa famille et à prier pour l’Olympique de Marseille. Ses enfants sont , comme on dit, bien intégrés (ingénieurs, techniciens supérieurs, entraîneur de foot etc..) Il est le grand-père heureux de 10 petits enfants.
Capitaine Jongali et la 3FB
Jongali, capitaine d l’équipe 3FB, présente ses coéquipiers à M. Celestin, maire de Majunga
Depuis qu’il est à la retraite il tient audience les après-midis et les dimanches Place d’Aix, au cœur de Marseille. Ses anciens supporters des îles se retrouvent dans l’auditoire. Dans ce carrefour où le volumineux trafic de l’autoroute nord se dilue dans les artères de la cité, on entend de loin Djongali, qui ne souffre ni interruption ni contradiction, disserter sur les matchs de l’OM et de ses autres équipes préférées. Au fil des années, même les frères (fréra) nord-africains ont appris à déchiffrer son francomorogache. Mais même, pour le novice, ses exclamations « zalahy ! » et « marna mafy ! » (oui mon pote ! incroyable !) signifient victoire de l’OM. Les « lelena bavy » ponctuent le discours des lendemains de défaite. En ce mois saint du ramadan, nous ne traduirons pas l’anathème que notre retraité aux pieds d’or, lance à ceux qui lui font l’affront de battre ces équipes préférées. Il est injuste de faire payer aux belles-mères, les exploits de leurs gendres dans les stades. Et c’est là notre seul désaccord avec Papa Johnny.
Voici une recette pour bien apprécier Papa Johnny sous son meilleur jour :
1 - Attendre une après-midi de lendemain de victoire.
2 - S’assurer qu’il a fait la siesta (sieste) après un bon repas mitonné par Mama Johnny.
3 - Attendre qu’il ait rempli son bulletin de loto à son café tabac favori et qu’il est katrera passé (quatre heures)
4 - S’approcher de lui et le féliciter pour la victoire de l’OM ou de l’équipe qu’il soutenait
5 - lui allumer la cigarette avant qu’il ne sorte son briquet
6 - lui proposer d’appeler Maman Johnny pour prévenir qu’il pourrait être en retard
7 - Trouver une table tranquille
8 - Ecouter, écouter, écouter sans interrompre le meilleur candidat au trophée de conteur-commentateur de football toutes catégories, de la nation comorienne.