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A LA MEMOIRE D’UN HOMME EXCEPTIONNEL 15 - 08 - 2005
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Une petite fille âgée de sept ans est partie vers l’inconnu : destination, un grand pays, la France. Un grand homme au cœur tendre l’a accueillie les bras ouverts. Ce qui caractérisait cet homme c’est : sa bonté, sa générosité, sa joie de vivre et l’amour intense pour les siens (sa famille entière) et les autres. Il aimait le contact, était chaleureux ; enfin il avait le cœur sur la main. C’était un véritable philanthrope qui correspondait avec plusieurs personnes de son village natal (Chouani) alors qu’il ne les connaissait même pas. Il a élevé une douzaine d’enfants et nous a donné à tous l’amour, l’éducation, le bien être...

Ce qui m’a surtout marquée c’était son dévouement pour la famille. Il nous préparait les repas, aidait à faire nos devoirs, s’occupait de notre lessive et du repassage quand nous étions petits. Il était passionné par le karaté (ceinture noire première dan), il aimait la photo, la danse (surtout le rock acrobatique). Il nous emmenait aussi danser à Bercy. Il savait assimiler le jeu et la discipline, éléments que certains penseraient incompatibles.

Pourquoi a t-il été un homme formidable, exceptionnel ?
Sans trop entrer dans les détails, ce qu’il a fait à mon avis aucun homme comorien ne l’a encore réalisé. Des papas, tout le monde en a un, des tontons également, des amis aussi. Il a donné une seconde « vie » aux membres de sa famille et à d’autres personnes de son village natal.

Tous ses gestes resteront inoubliables et c’est pour cette raison aussi que je lutterai toujours pour le partage des tâches entre l’homme et la femme, car la grande majorité des hommes estime que ces tâches sont uniquement réservées aux femmes. Dans notre foyer, les garçons et les filles travaillaient autant. Chacun avait ses tâches définies. Comme nous étions nombreux, il était pour l’union familiale.

Souvenirs d’enfance

Nombreux sont les souvenirs. Les moments de fête et prières étaient importants à ses yeux afin de rassembler toute sa famille. Les fêtes de fin d’année, nous étions tous réunis autour d’une bonne table avec les langoustes et autres crustacés, les piles de chocolats. Il aimait la gastronomie française et comorienne bien sûr (surtout le madaba, ntibé et le lait caillé). Nous avions des pièces de monnaie, nous pratiquions des jeux de société (dominos). Nous ne manquions de rien, j’ai beaucoup appris de lui et c’est pour cela que je l’ai toujours admiré. Il a réussi à nous élever dans deux cultures totalement opposées alors qu’il a quitté les Comores à l’âge de dix sept ans et s’est rendu là-bas une seule fois. Il faisait partie d’une fratrie de quatre enfants (deux sœurs et deux frères). A mon arrivée à Paris, alors âgée de sept ans, bien sûr je ne parlais pas du tout le français mais je savais lire. Je suis arrivée début septembre 1983 et, trois jours après je devais aller à l’école. Daddy (c’est le surnom que je vais lui donner comme il aimait parfois discuter en anglais) m’a donné un conseil qui m’a permis de parler assez rapidement cette langue qui est assez difficile. Je devais lire tous les livres de la bibliothèque familiale du salon. Même si je ne comprenais pas le contenu, je devais les lire. Deuxième conseil : je devais répondre le plus souvent possible au téléphone avec un petit mot qu’il avait écrit. « Je m’appelle Saïda Flora, je viens d’arriver de Comores et je ne parle pas le français. J’ai fait ma rentrée cette année là en classe de CE 1. Je communiquais avec les mains et parfois en comorien car c’était la seule langue que je connaissais. Ce fut très difficile de ne pas pouvoir parler le français à l’école avec les nouveaux camarades. En quelques mois j’ai réussi à faire des progrès incroyables grâce à l’aide de daddy. Il me stimulait continuellement, je ne devais pas m’exprimer en comorien tant que le français n’était pas maîtrisé. Il me corrigeait à tout moment.

Huit années se sont écoulées et ma langue maternelle m’était quasiment inconnue. Je ne savais plus parler le comorien et les autres enfants de la famille également. Daddy a encore agit en bon éducateur comme d’habitude. A présent, il nous était interdit de communiquer en français car il s’est aperçu que personne n’arrivait à parler correctement la langue maternelle. Si on commettait l’erreur de communiquer en français, nous étions punis (corvée de vaisselle), imaginez dans une famille de 12 personnes, acheter le pain chaque matin et ce pendant plusieurs semaines.

Heureusement qu’il nous obligeait à parler notre langue car cette année là, je devais me rendre aux Comores en vacances pour la première fois après huit années « d’exil". Arrivée là-bas, j’avais du mal à m’exprimer et les villageois étaient ébahis par mon accent et le temps que je mettais à leur répondre. Certains ont dû penser que je faisais exprès mais ce n’était pas du tout le cas ; j’avais quasiment oublié ma langue.

La mélancolie des années noires

Le malheur s’est acharné successivement dans notre famille. L’hiver 1995, je perdais subitement ma mère. Eté 1996, daddy nous quittait après des mois de lutte face à la maladie. Au printemps 1997, la grand-mère disparaissait à son tour. Il m’était difficile psychologiquement et moralement de reprendre pied après tous ces malheurs qui se sont enchaînés. La perte d’un être cher est difficile à surmonter et le deuil est d’autant plus long. J’ai gardé tout mon chagrin enfoui en moi, pensant que les blessures avaient cicatrisé après toutes ces années. Après une consultation chez un psychologue, on se rend compte que le deuil n’a pas eu vraiment lieu. Comme on raconte sa vie, le passé rejaillit. Pendant la consultation on ressent cette immense boule à la gorge, les larmes montent, le cœur bat de plus en plus vite, la voix tremble, déraille.

Je pense que lorsqu’on perd un être cher, il est nécessaire d’être suivi psychologiquement. Malheureusement, dans notre communauté, pour beaucoup le psy est réservé aux fous et non aux peines, cœurs blessés, chagrins...

Cela fait déjà neuf années que daddy nous a quitté et c’est à cette occasion que je tiens à lui rendre hommage en cette date anniversaire de sa disparition. Il laisse derrière lui de bons et joyeux souvenir mais un grand vide encore présent.

Je me suis longuement demandée si parmi nous un ou plusieurs enfants qu’il a élevés allaient pouvoir prendre le flambeau pour le faire « vivre ». C’est à dire pouvoir marcher sur le chemin qu’il a tracé. Un petit espoir est en moi car certains ont gardé cette image familiale. D’autres vivent sans se soucier des autres alors qu’ils font partie de cette « dynastie » mais oublient ce que daddy a toujours fait pour la famille. Il nous a aidés, sauvés la vie et à présent je pense que c’est à notre tour d’aider les autres qui vivent encore dans la misère. Si Daddy avait voulu vivre dans l’indifférence, l’égoïsme, nous ne serions pas là, nous n’aurions pas cette vie paisible.

Je constate il est vrai que les plus belles choses sont éphémères, et un proverbe comorien l’a bien souligné : " Miri mema kaïhomo msirouni". La traduction de ce proverbe est la suivante je pense : "Les plus beaux arbres ne restent pas éternellement en forêt".

Si j’avais les capacités, j’écrirai un livre en sa mémoire. Malheureusement ce n’est pas le cas et je tire profit de cet outil formidable de communication pour le faire connaître.

J’ai essayé d’être brève dans mon récit, mais c’était plutôt difficile car cet homme a tant fait et je ne pouvais pas résumer brièvement ma vie et la sienne ainsi. Une chose est certaine, ceux qui l’on connu, aimé pourront en témoigner. J’espère que ceux qui ne l’on pas côtoyé puissent le connaître désormais.

Paix à son âme, que Dieu le protège là où il repose ainsi qu’à sa chère sœur et à sa mère (sans qui, il n’aurait pas vu le jour et nous donner ce qu’il nous a offert.)

Un grand merci à MOHAMED Saïd.

Ecrit par MOHAMED Saïda ( Ahamada Saïda )

 

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