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:: Portraits ::
Ray Charles et Assoumani Choudjay   
 (par MSAM) : 2 - 08 - 2004
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(JPEG) J’écoutais Nat King Cole quand le flash sur la mort de Ray Charles s’est incrusté en haut de l’écran.

J’ai l’âge où les idoles de ma jeunesse se rappellent un peu trop fréquemment à mon bon souvenir par leur disparition. Ray Charles a suivi de près un homme qui m’était cher : Monsieur Assoumani Choudjay, père du frère Choudjay, un de ces grands infirmiers qui, le sourire sévère, attendaient que nous nous fassions une raison pour avaler la quinine et nous mettre en position pour la piqûre. Nous savions qu’il fallait se laver les mains juste après avoir joué dehors pour manger avec lui.

Chacun dans son monde et à son niveau, Ray et Assoumani ont vu plus large, plus grand et mieux que leurs semblables. Ils se sont affranchis de préjugés de leur milieu. Assoumane Choudjay a contribué à déplacer les frontières de Moroni, en construisant à Hamramba, considéré alors comme « hondze » et même « safarini ». Plus intéressant pour nous gamins, il était l’un des parents (et Mbaba Mhamadi et Mdzadzamhamadi mes parents aussi) qui toléraient ce qui ne pouvait être à leurs oreilles qu’une cacophonie diabolique (madjimbo ya masera) : la musique des Ray, des Beatles, des Chaussettes Noires, des Johnny, des Elvis, des Stones, et autres Animals.

Les Comores du début des années 60 étaient encore plus minuscules qu’aujourd’hui, un cocon isolé de par la volonté de la République une et indivisible. Seuls de minces fils nous reliant aux possessions françaises de l’Océan Indien nous étaient ouverts. Ceux qui se rendaient en France se comptaient sur les deux doigts de la main. La métropole voyait d’un très mauvais œil les échanges avec le continent mère à l’ouest et particulièrement les îles sœurs de Zanzibar, Lamu, et les anciens comptoirs Mombasa et Dar Es Salaam. Les bruits du monde parvenaient très assourdis et avec beaucoup de retard sur les places publiques et dans les préaux.

En bons français d’Outremer nous avons fredonné la rose bonbon « Est ce que tu le sais ? » de Sylvie Vartan, et « Fiche le camp Jack » de Richard Antony.

Et puis, est arrivé le jour où le cœur s’est déchiré aux premiers accords de piano électrique de Ray l’aveugle. Nos corps ont instantanément réagi au souffle de cette voix dont les inflexions et le rythme nous semblaient étrangement familiers.

Nous découvrions que le beau garçon qui dans la chansonnette yéyé chauffait la gorge de Madame Vartan, était une version aseptisée de « What I’d say », filtrée de la chaude sensualité de l’originale :

« ... See the girl with the red dress on She can do the Birdland all night long Yeah yeah, what’d I say, all right”

Richard Anthony dont je fredonne encore ses versions des hits américains, avait de ce petit chef d’œuvre sur la veulerie masculine qu’est « Hit the Road Jack », concocté un refrain sur un fade dragueur.

Ray Charles jurera toujours par Nat King Cole. Comme Cole il est un musicien complet, joue plusieurs instruments, fusionne les genres. Cole fait fondre l’âme écoutant ses ballades, Charles la fait frire. Au firmament de sa carrière, Cole délaisse le piano, (il faut écouter les chefs d’œuvre de son trio) et ne se sert que de sa magie de crooner pour ensorceler les foules. Charles dans les salles les plus prestigieuses du monde , n’abandonnera jamais les occasions de retrouver les gestes de mauvais garçon. Le va et vient du bassin au saxo, le sourire d’autosatisfaction après une belle envolée à la clarinette et bien sur le buste couché sur le piano tantôt souffre douleur tantôt confident choyé.

Ray Charles a fait partie de ces « negro artists » qui ont grandi sous la ségrégation, reçoivent les honneurs dans les grandes capitales du monde, pour revenir chez eux aux USA, se voir refuser l’accès des salles des spectateurs blancs pour qui ils jouent.. Charles ne fut pas un artiste militant. Une fois il a refusé de jouer pour une audience exclusivement blanche en Afrique du Sud. Mais il sera un grand soutien financier du NAACP et aux mobilisations de Martin Luther King, le petit pasteur baptiste qui saura si bien faire passer son rêve de liberté à la communauté noire et en deviendra l’icône. Les clairons de l’âme des Noirs sont parmi les premiers à tirer avantage de la fin de la ségrégation formelle : un peu plus de perméabilité entre les segments blanc et « ethniques » du marché de la musique, moins d’embûches et d’hypocrisie à l’accès aux couvertures des magazines ; des cachets et des contrats plus plus confirmes au droit.

La génération de Ray Charles (James Brown, Miles Davis de 4 ans son aîné, Sammy Davis J, Sonny Rollins, Sam Cooke, Chuck Berry avec qui il partage l’amour pour Nat « King » Cole, Nina Simone, etc.) ne se pare plus de titres aristocratiques en guise de prénom signe du besoin de valorisation de leurs aînés dans un monde où l’artiste noir aussi prestigieux qu’il fut n’était au mieux qu’un saltimbanque . Les Géants comme Armstrong , « Duke » (Duc) Ellington, « Count » (Comte) Basie et « King » (Roi) Cole ont gravé le jazz dans le marbre des Ballrooms, des grands hôtels et les 78 tours des salons d’une élite blanche éclairée .

Les suivants et Ray l’un des premiers, par la télé conquérante arriveront vite dans les foyers du monde, précédant souvent la tournée . Le développement du transport aérien et du transistor, le microsillon à prix abordable entraîneront les airs des Charles, des James Brown, des Elvis et des Beatles dans un coin des plus reculés de l’empire français : chez Mdzadza Abdillah et chez Mdzadza Himidi, à l’intersection des ruelles Itsowoni et Shundani. La maison ancestrale, la petite nkurabwe (littéralement maison aux murs de pierres) construite par mon arrière grand-mère maternelle, est entre les des 2 maisons dont des chambres étaient louées par des amoureux de « bal ». C’est là que j’ai entendu « What I ‘d say » et « Unchain My Heart » pour la première fois.

Qui d’entre nous dansant (mdu wa siri na mdu wa siri) sous ses airs pensait que Ray Charles (et Elvis, et les Beatles et James Brown, et Ottis Redding...) allait semer le doute sur la singularité et la primauté du monde francophone ? Les paroles de « Unchain my heart » que je ne comprenais pas alors, décrivent très bien notre situation d’alors et notre aspiration à la liberté :

I’m under your spell like a man in a trance But I know darn well, that I don’t stand a chance so Unchain my heart, let me go my way Unchain my heart, you worry me night and day Why lead me through a life of misery when you don’t care a bag of beans for me So unchain my heart, oh please, please set me free

Traduction libre :

Je suis sous ta coupe , comme un homme possédé Mais je sais bien que je n’ai aucune chance Détache mon cœur, laisse moi partir Détache mon cœur, nuit et jour tu es la cause de mes tourments Pourquoi me maintenir dans cette vie misérable Alors que tu te soucies de moi comme d’une guigne Aussi détache mon cœur , de grâce, de grâce, rends moi ma liberté

C’était 7-8 ans avant 1968.


P.S : Les choses ne sont jamais simples. J’ai été tenté d’écrire un grand merci et vive la chanson française à Aznavour le jour où j’ai entendu Ray Charles interpréter « La Mama ». Nina Simone, meilleure à mon avis que Sinatra et Elvis, dans son interprétation très jazzy de « My Way », la « Comme d’habitude » de Cloclo avec les paroles anglaises de Paul Anka est une preuve que le génie existe partout ; n’est ce pas Taanshik , et Salim Ali Amir. L’obscurantisme dessert toujours ceux qui l’imposent. Ray Charles nous a donné de lumière pour voir un peu du monde et apprécier la France.


 

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