Il a prié à toutes les rangées. La première bien évidemment, la
sienne de droit, lui le notable, bien né et descendant de lettrés et
« roi du village ». Il a sa place juste derrière l’imam, entre un
cousin leader régional d’une confrérie, et un cousin par alliance,
hadj, 2 filles bien mariées, ancien militaire français et infirmier
qu’on appelle révérencieusement docteur.
Ses nombreuses obligations, ses déplacements fréquents font qu’il
n’est pas rare qu’il arrive à la mosquée, alors que l’imam, souvent un
de ses neveux, a commencé la prière. Il doit alors se placer dans une
rangée libre, parfois la toute dernière avec les gosses, presque
adossé au mur.
C’est un moment de recueillement et d’humilité où le fidèle, yeux
baissés, se détache du monde ambiant, se soumet entièrement au
seigneur.
C’est dans la pause d’une dizaine de secondes, entre la lecture de la
sourate Fatha et les autres versets que son regard lui échappe et
glisse sur les pieds nus de ses voisins de gauche comme de droite.
La lecture silencieuse de la première sourate lui fait regagner la
concentration jusqu’à la fin de la prière. Sur le chemin de la maison,
les images se déroulent, comme un diaporama montré à des spécialistes.
Avant, arrière, arrêt sur image, zoom.
Les détails des pieds apparaissent avec une netteté qui l’étonne, lui
qui ne s’est jamais volontairement attardé dessus : les ongles
manquants, un orteil cassé, une cicatrice barrant toute la largeur
d’un grand pied, un gros orteil bicéphale.
Avec les ans il a opéré des classifications, tiré des leçons qu’il se
garde bien de partager de peur de trahir le lieu où s’est bâtie son
expérience.
Les orteils des plus de cinquante ans rappellent un défilé d’
invalides de guerre. C’est le tribut payé à une jeunesse sans
chaussures sur la pierre volcanique. L’absence d’ongles ou les bouts
restants ne résultent pas que de blessures. Les générations passées
ont souffert du « bungu ». Un vers foisonnant dans les floraisons du
manguier, qui, une fois tombé à terre, adorait emménager dans les
orteils qu’il pourrissait se délectant de leur décomposition. Si une
aiguille habile, ou un désinfectant tardaient à le déloger, l’ongle
partait surement. Il y avait aussi les effets du travail : un
coupe-coupe tombé malencontreusement sur un pied, une corde (ou un
fil) qui avait tiré sur le gros orteil qui la retenait.
Un pied avec 3 orteils n’est pas une rareté dans les premières rangées.
La gravité et la quantité des cicatrices diminuent avec l’âge. Plus on
est jeune moins les pieds ont souffert.
Les trentenaires ont souvent un ongle cassé en deux, souvenir de
matchs de foot en sandale sur un terrain où l’herbe est inconnue et
la terre rare.
Chez les enfants, les orteils sont indemnes mais ce sont les
catégories sociales qui s’affichent. Pieds sans égratignure, orteils
bien alignés de ceux dont les parents ont les moyens de les chausser
convenablement. Pour les pauvres, les sangles trop serrées de
sandalettes deux ou trois pointures trop grandes, impriment leurs
marques sur la peau. Parfois les orteils sont recourbés d’être
fortement comprimés dans de petits souliers achetés d’occasion ou
donnés.
Lui même a un ongle cassé : un match de foot de plage. A la terrasse
de la mosquée, il se surprend parfois à bouger avec un rien
d’insistance l’orteil blessé, comme pour montrer à ses pairs, que
malgré l’aisance de ses parents en ces temps-là, et des chaussures dès
son plus jeune âge, il est bien un des leurs.